Biguine : Joséphine la martiniquaise

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Automne 2021, à l’occasion de l’annonce de la célébration de Joséphine Baker au Panthéon, de nombreux hommages, plaques de rues, squares ou écoles, lui sont rendus un peu partout.

Paradoxalement un des projets d’hommages les plus discutés se déroule en Martinique (http://change.org/JosephineBakerALaSavane).

Créolisation oblige, certains îliens, à l’opposé de la démarche universelle du Panthéon, rechignent à reconnaître des personnalités trop « éloignées » de leur île. Sans se lancer dans un concours d’opportunité sur cette identité martiniquaise, notons que
les biographies récentes de Joséphine Baker ont plutôt mis en exergue son rôle dans la résistance, comme militante ou ambassadrice engagée, son rôle d’artiste étant supposé bien connu. Et pourtant,
Joséphine a chanté, côtoyé, encouragé la Martinique… Peut-être y aurait-il pu avoir d’autres déclencheurs à sa place dans les années 30, mais sans elle, qui tutoyait déjà les autres influences caribéennes, la culture antillaise et martiniquaise serait sans doute aujourd’hui radicalement différente.

Joséphine Baker reçoit la Croix de la Légion d’Honneur des mains du général Valin.


Candide Joséphine Baker


Pour certains, le symbole que représente Joséphine Baker, en tant que femme, représentante de la diversité et militante antiraciste, suffirait à garantir sa place en tant qu’exemple dans de nombreux endroits du monde, qui réclament de nouveaux héros et héroïnes capables de transcender les frontières.
Naturalisée française, elle représente pleinement ce que l’on peut attendre ici d’une française ethnique. L’Artiste sera naturellement très attaquée sur ses positions. Opposée aux discriminations et impliquée pour les droits civiques, elle refuse de se produire devant ses publics séparés. Impliquée de longue date auprès de la Croix-Rouge ou des prémisses de la LICRA(1), ses liens après-guerre avec Cuba lui attireront des ennuis. Et sans surprise on la retrouve en photo auprès de Charlie Chaplin, autre figure difficile à classer de cette période.

Joséphine Baker et Charlie Chaplin.

Sang créole

Sur la propre question de ses origines, Joséphine Baker reste évasive et revendique ce mélange européen, afro-américain et amérindien. Si son état civil la fait naître américaine à Saint Louis Missouri, elle ne connaitra pas son père, Eddie Carson, musicien de rue d’origine espagnole. C’est en France, à 19 ans qu’elle fait carrière, et déploie sa vie qui sera riche de très nombreuses aventures, mariée deux fois avant ses 16 ans et son départ du sol américain. N’ayant pas d’enfants propres malgré ses nombreux mariages, elle poussera cette créolité jusque dans sa tribu qu’elle médiatise et qu’elle souhaite « arc-en-ciel », reflet des origines du monde et dont elle fait un combat personnel. Sa vie de parrainage finira aussi sous ce signe, Joséphine étant « abritée » pour sa dernière demeure à Monaco par la Princesse Grâce, qui la protège ainsi de sa faillite et des créanciers.

Savane-des-Prés / Harlem Renaissance

Le Paris des années 30 est à la fois un havre et une vitrine d’exposition inconvenante pour la sphère afrocaribéenne en plein germes. Le Trocadéro est une scène « nue », certaines arrières-cours se transforment pour laisser la place à des tables et des pistes de danse. Comme le 33 rue Blomet du candidat politique martiniquais (malheureux) Jean Rézard des Wouves, et bientôt les théâtres, lieux officiels (l’opéra en 1935) s’ouvrent à cette nouvelle influence. Pendant ce temps, les artistes et W.E.B Du Bois séjournent déjà dans la capitale pour de fructueux mélanges d’idées.

Joséphine Baker, arrivée en 1925 est, elle-même, militante du mouvement Harlem Renaissance, au milieu de cette transformation qui oublie Charleston, Tango, pour une Biguine encore plus sensuelle. Une Biguine qui se déclinera à ce Bal Blomet (2), à la Boule Blanche, et autres cabarets de la Cannes à Sucre… Joséphine Baker est un point de pivot. Étincelle sensuelle, au contact des artistes des arts plastiques et du jazz, c’est avec elle, et aussi contre elle, que se construisent les premiers mouvements revendicatifs martiniquais avec les sœurs Nardal, clientes du Bal Blomet.

Mais c’est auprès d’elle et sur ce « Modèle noir » que viennent s’affirmer Jenny Alpha, les Lungla Sisters (les deux antillaises de Nelly Lungla) et qu’Ernest Leardée, Alexandre Stellio, Felix Valvert, Sam Castandet dirigent leurs orchestres et ouvrent leurs nouveaux lieux de soirée dans la capitale… Cette biguine qui irradie dans tous les milieux est un terreau qui permet de jeter les germes d’un sentiment postcolonial plus sûr que tout ouvrage théorique. Et Joséphine porte haut cette biguine internationale en faisant venir de La Havane chez elle le compositeur Moisés Simons.

Les Lungla Sisters originaires du Carbet, qui sur les traces de Joséphine se produiront jusqu’au Châtelet

. Dès 1931 le poète Alejo Carpentier note chez elle cette influence cubaine, à un moment où ces échanges à Paris entre artistes martiniquais et cubains vont devenir essentiels, et le titre swing inoubliable de Cole Porter Begin the Beguine (1935) est porté dès l’année suivante à New York par Joséphine dans la revue des Ziegfeld Folies.

Attraction / répulsion du corps

Plusieurs études récentes reviennent sur cette exposition à double tranchant du corps colonial des années 30 dont Joséphine Baker est évidemment un symbole ou symptôme, et qui gêne une partie de l’intelligentsia d’alors. C’est un guépard offert par le directeur de théâtre Henri Varda (le fameux Chiquita) qui symbolise ce côté sauvage intimidant (même pour les musiciens de l’orchestre des Folies Bergères) : Chiquita offert au moment des Deux amours, et qui éclaire différemment le « Madame la Martinique » de la chanson (3).

Les fruits sont évidemment un symbole sexualisé récurrent chez Joséphine, symbole tout à la fois d’invite ou de mise à distance. Les « bananes », la canne à sucre (4), les tomatoes sont des références connues qui croisent celles que l’on retrouve dans de nombreuses biguines. Des biguines plus traditionnelles, collectées par Victor Coridun, puis Leona Gabriel, vaste vivier de chansons aux auteurs pas toujours identifiés et qui nourrissent des interprétations où chacun ajoute sa patte. Si les cinq mariages de Joséphine Baker peuvent donner une image de femme facile, ses combats à la fin de sa vie l’associent davantage au combat de ces femmes martiniquaises potomitan qui doivent lutter pour faire valoir leur image. Discrète sur ses propres épreuves (mariée deux fois à 16 ans, victime de fausses couches), Joséphine est celle qui ose chanter « Si j’étais blanche »(4) que peu de monde continue à prendre au premier degré.

Joséphine Baker et Chiquita. Tous droits réservés.
Joséphine Baker et Chiquita. Tous droits réservés.

Les hautes sphères

Ambassadrice du corps, Joséphine est proche des milieux de la Haute-Couture dont elle sera une égérie et qui la relient aux sphères bien établies. Joséphine Baker est bien sûr un artiste importante pour la scène de la danse et établit tôt des liens avec les autres formes d’art grâce aux cinéma et aux arts plastiques. Comme Katherine Duhnam, également d’origine américaine elle est une pionnière dans l’expression libératrice corps pour la danse afro-américaine.

Elle touche du doigt aussi l’opéra. Elle appuie la compositrice martiniquaise Maiötte Amalby, animatrice de la soirée de gala du tricentenaire de la Martinique en 1935 au Palais Garnier et qui disparaitra prématurément d’un cancer en 1939. Maiötte Amalby, comme les soeurs Nardal avait reçu une formation musicale classique mais croit la première au destin de ces musiques lyriques et populaires. Joséphine sera l’éditrice et interprète de son fameux Madiana (6). Pour le « Grand art », Joséphine sera l’interprète au Châtelet de la fameuse Créole de Jacques Offenbach, Dora dont le sort se joue entre les îles et la métropole (7).

Lingua franca

Joséphine Baker a beaucoup voyagé et cru à des valeurs universelles dont témoigne sa tribu élevée au château de Mirande. Rien qu’entre France et Amérique, on lui reprochera son accent dans l’une ou l’autre langue. Sa carrière tranche avec de nombreux artistes antillais « rentrés au pays » après-guerre. En dehors de ses mémoires, elle laisse peu d’écrits théoriques même si elle a une large correspondance universaliste, de W.E.D Dubois à Martin Luther King. Son héritage est somme toute visuel, un langage peut-être à l’époque trop moderne, et auquel aujourd’hui encore, il n’est pas forcément facile de donner une consistance (il n’existe par exemple pour ainsi dire pas de visuel hommage en tant que statue, en dehors de la reprise des nombreuses photos ou dessins de son vivant).

Le défi des temps futurs

L’univers passé à la postérité de Joséphine Baker est associé aux Années Folles, à l’Art déco ou un art publicitaire, à un héritage très lié à Paris (amour heureusement explicitement avoué de l’artiste). Voici une période dont on n’a pas trouvé la clé pour qu’il fonctionne bien avec le madras. Ramener Joséphine et ce bouillon de culture des années 30, c’est quelque part ramener Paris sur les îles et des thèmes dont on a aussi fait croire qu’ils correspondaient à un Saint Pierre disparu alors que la transposition de son esprit de fête avait traversé tel un phénix l’Atlantique. La musique martiniquaise s’est réveillée à d’autres occasions avec d’autres influences extérieures pas toujours bien reconnues mais c’est sans doute une difficulté pour lui faire une place à Foyal : Joséphine incarne trois fois ce que l’on évite. Elle est à la fois un univers ouvert sur le monde qui refuse les frontières d’origines et d’appartenance, une image forte de Paris et de la capitale où s’émancipent toujours de nombreuses familles de l’île et une prise de conscience, une action de femme qui ne gagne pas ses galons par la voie institutionnelle ou universitaire en ne mettant pas sous l’éteignoir sa condition de femme.

Joséphine Baker croquée par Payen

La Martinique est une terre où il existe encore de nombreux impensés. Avant même la question de la traite, elle fut lieu de refuge et d’exil pour les parias du protestantisme jetés du royaume vers des terres réputées peu hospitalières. Si les protestants jetteront des voies de résistance notamment vers Saint Domingue, Haiti et la Louisiane en protégeant des hommes futurs grands peintres ou escrimeurs, ils laissent des tabous sur la place de la femme. Joséphine est une facette de la libération des femmes. Et si elle parvient à dialoguer avec les autres figures enfouies de ces combats, sa liberté de ton comme femme humaniste, admise comme d’autres esprits libres des îles avant elle en 1960 dans la Grande loge de la Nouvelle Jérusalem, est sans doute à ne pas négliger. D’autant si son souvenir reste vivant, nourrissant d’autres œuvres musicales qui lui serviront au besoin d’Hosannah chaloupé.

La pétition de la rentrée 2021, nourrie des échanges sur les relations entre Joséphine et ses contemporain(e)s, fait donc l’objet d’un appel, soutenu et discuté sur la plateforme Change.org.

(1) A l’époque LICA : ligue internationale contre le racisme

(2) Bal Nègre à l’époque

(3) Comme souvent, la chanson connaît plusieurs versions : pour la version gentille : Chiquita madame, de la Martinique / Dites-moi, je vous en prie, quelle est donc cette musique ? / Chiquita madame, de la Martinique/ Où allez-vous dans ce costume typique ? / Je m’en vais danser , oui, Je m’en vais au bal/ Car c’est aujourd’hui le grand carnaval. Pour une version moins chaste : Chiquita Madame de la Martinique/ Est d’un tempérament passablement volcanique / Chiquita Madame de la Martinique / Quand elle parle d’amour, c’est pas d’amour platonique / Elle aime surtout les étreintes brutales / Des beaux gars bronzés de son pays natal / Et plusieurs marins furent mis hors de combat / Pour avoir, près d’elle, trop dansé la samba.

(4) Sur le partage des outils de séduction : Je vois là-bas près e son mari/ Une dame qui se dit « J’en veux aussi »/ Belle madame en rentrant ce soir / Vous allez en avoir ! / Faites lui une bise sur le gosier/ Il ne saura rien vous refuser/ Et mettra sur la table / Cette douceur agréable!

(5) J’aurais voulu leur ressembler / Et je disais, l’air accablé/ Me croyant seul brune au monde / Au soleil c’est par l’extérieur / Que l’on se dore/ Moi c’est la flamme de mon coeur/ Qui me colore / Faut-il que je sois blanche pour vous plaire mieux ?

(6) 1932 : Madiana, petit bijou des Madiana aux lèvres de corail / Ta bouche est une fleur fragile / De chair papliptante et d’émail/ Madiana, ton nom que je murmure/ Sur le ciel de ton pays charmeur / Est comme un chant dans la ramure/ Berçant tes rêves enchanteurs.

(7) Adaptation en 1934 en remaniant le livret au passage

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